VN#22 Le Var à moitié plein
- Pierre-Elie
- 23 avr. 2018
- 9 min de lecture
Rapide descente vers le Sud
Nous quittons la Drôme avec Farida. Alors qu'elle nous récupère sur une petite route de campagne, cette femme part chercher sa maman et sa soeur à l'aéroport de Marignane, et nous profitons de ces 140 kilomètres en sa compagnie pour découvrir sa vie de jeune mère et d'employée dans un restaurant le soir. Croyante, elle n'a toutefois pas suivi sa famille sur la pratique religieuse quotidienne et a bataillé avec détermination pour faire accepter ses envies de liberté à sa majorité. Devant la sortie de l'aéroport, elle nous dépose sous le soleil du sud ! Nous levons le pouce face au tourbillon incessant des voitures. A cet endroit, la direction ressemble un peu à un tirage du loto. Nous voulons contourner l'étang de Berre par Martigues et Istres, mais la loterie décide pour nous. A une seule condition : ne pas se faire déposer à Marseille. C'est justement ce que les trois premières voitures nous proposent en cinq minutes. Cela signifierait marcher, beaucoup. Et notre envie du jour, c'est plutôt d'avancer sur les routes provençales.
Rapidement, une nouvelle voiture s'arrête : - "Bonjour, nous allons à Martigues" - Je vais à Toulon.
- Ok on arrive !"
Notre jeune conductrice, employée de la SNCF à Toulon, n'a pas vraiment tiqué de notre "déboussolement", elle était au téléphone avec un conseiller afin d'acquérir le dernier iPhone X. Nous lui racontons notre voyage et elle s'illumine. Elle nous raconte ses tentatives pour participer à la course télévisée Pékin Express avec son voisin. Nous nous perdons dans Marseille car son GPS indique le contraire des panneaux et qu'il se trouve sur le même téléphone avec lequel elle reçoit les photos de la carte bleu de son copain pour taper le numéro sur le formulaire pour lequel elle est en train de passer un coup de fil. Bref, c'est chaud.
Mais visiblement elle n'a pas le temps de le faire à un autre moment et veut le commander maintenant. Alors elle appelle sa copine pour qu'elle lui "rende un petit service". "Ouais c'est 600€, tu peux ?" Elle nous dépose à Saint-Cyr-sur-Mer et nous allons manger au bord de l'eau, rebonjour la Méditerranée ! Nous l'avions en effet déjà admiré lors de notre Noël dans les Pyrénées Orientales, mais cette fois, nous sommes en Provence !

Ricard matin, midi et soir
Décidés à ne pas nous faire avaler par les zones urbaines du bord de mer, nous visons Castellet, village médiéval perché sur une colline. Après être arrivés en stop grâce à des employés d'une usine autrichienne de la famille Pernod-Ricard venus assister au congrès annuel sur une île privée. Nous constatons rapidement que le village était beau de loin mais que si on lui retire les boutiques touristiques, il n'a pas beaucoup d'intérêt. Nous admirons tout de même la vue avant de repartir vers l'intérieur du Var. Les virages qui mènent au circuit du Castellet sont dangereux, en témoignent les nombreux panneaux d'avertissement aux motards. Notre conducteur nous confirme que c'est la route de France la plus meurtrière pour les motards et que le dernier accident mortel s'était produit il y a une semaine. Ça tombe bien, nous n'avons pas de casque et n'envisageons pas la moto-stop ! La chaleur de la journée retombe, et nous enfilons une couche supplémentaire au moment de lever le pouce à quelques centaines de mètres du circuit du Castellet, fondé par Paul Ricard. Anouk pratique un certain type de stop actif : le bondissement allié à l'agitation des bras. Et ça marche ! Eric et Marie-Pierre s'arrêtent à notre hauteur et nous tentons de prononcer un nom de village plus loin, sans succès. Ils nous embarquent malgré tout dans leur petite voiture en nous écoutant raconter notre aventure. A notre tour, nous découvrons leur univers, tourné à 100% vers le sport auto, et notamment l'endurance (dont la compétition la plus connue est sûrement les 24H du Mans), dont le Bol d'Or se déroule depuis 2015 au circuit du Castellet. A Signes où ils habitent, Paul Ricard fut longtemps maire. Au rond-point, nous laissons passer un berger avec son troupeau, avant de nous retrouver chez Eric et Marie-Pierre. Ce soir-là, ils reçoivent également à manger Olivier, un ami du monde auto, ancien organisateur du GT Tour, championnat de France des circuits. Marie-Pierre, fille de Pierre Dupasquier, ex-Monsieur "compétition" chez Michelin, a été l'attachée de presse d'Alain Prost puis a travaillé 15ans à la communication sur le circuit Paul Ricard, avant de fonder sa propre société d'attachée de presse, toujours dans le sport auto. Eric est suisse et travaille comme photographe sur les courses après avoir été journaliste. Le lendemain, nous profitons de leur expérience et connaissances pour aller visiter les coulisses du circuit, entre deux compétitions. Nous nous frayons un passage entre les écuries au travail, mais nous ne verrons personne rouler. Nous découvrons l'immense salle de presse avec quelques photographes triant leurs photos. Le soir, Eric décide de nous offrir deux casquettes de sa collection, la saison n'étant plus au bonnet, et nous nous mettons aux fourneaux !
Tout roule pour nous dans le Var !
Nous quittons le studio qu'ils nous avaient mis à disposition et montons les retrouver. Ce matin, le beau temps n'est pas au rendez-vous et nos hôtes décident de ne pas descendre au café du village comme nous l'avions envisagé la veille. Nous prenons le petit-déjeuner avec eux puis nous reprenons la route, sous un ciel menaçant ! Sceptiques sur le passage de voitures un lundi matin à la sortie de Signes, nos hôtes nous mettent en garde sur les "petites routes" que nous voulons emprunter. Finalement nous enchaînons les voitures, d'une infirmière à domicile, nous passons à un couple qui se lance dans un élevage de chiens de race, un vigneron, un restaurateur et un chef d'atelier dans le sport auto. Il est midi lorsque nous rencontrons Laurent et Salomé. Ce couple de CPE dans un lycée et psychologue scolaire revient d'un rendez-vous médical. En arrivant dans leur ville, au Luc, ils nous déposent devant une boulangerie et nous proposent l'hébergement pour le soir. Il est tôt mais nous choisissons d'accepter, ce sera une préoccupation en moins alors que nous envisageons de rejoindre la côte et ses ports de plaisance. Nous marchons vers un immense parking qui nous servira de "spot", un endroit au bord de la route où la voiture peut s'arrêter. Et très vite, une voiture s'arrête. Gabriel est ultra motivé pour nous prendre. Il fait souvent du stop et vient juste de récupérer sa voiture. Mais surtout, l'été dernier il a connu une expérience de voyage sans argent avec une amie à lui, pour se rendre à Amsterdam et cela lui a donné envie de partir plus longtemps. Il nous raconte ses envies de trouver un travail en tant que commercial parce qu'il a un bon contact avec les gens, puis nous propose de nous acheter un sandwich pour midi. Finalement, nous mangeons avec lui dans une boulangerie, à discuter du voyage et de l'après. Gabriel n'a que 19ans, mais il nous impressionne par sa maturité.
Nous immortalisons l'instant avec notre appareil photo, puis nous reprenons la route vers Fréjus et Saint-Raphaël, non sans que Gabriel nous ait assuré de nous venir en aide si nous avions besoin de quoi que ce soit ! Un vrai ange de la route !

Apprentissage de bateau-stoppeurs Nous sommes pris par un Marocain qui va à l'entrée de Fréjus. Durant le trajet, il nous raconte comment il a monté sa société de transport qui fait des trajets entre le Maroc et le sud de l'Italie, tout en travaillant lui-même comme chauffeur de bus dans le coin. Comment dit-on businessman en arabe ? A l'entrée de Fréjus, le port est encore loin, et nous stoppons à un arrêt de bus en pleine zone commerciale. Finalement, nous nous retrouvons avec une gérante d'hôtel à la retraite qui vient de perdre son mari et essaie de revendre sa maison pour se rapprocher encore de la côte. Elle n'avait jamais pris d'autostoppeur et nous remercie pour ce moment en nous déposant devant le port. Cette fois, nous entamons notre recherche de bateaux pour de bon. Dans les capitaineries, notre demande est accueillie avec étonnement. Pour l'instant, ils nous disent que ce n'est peut-être pas encore la bonne saison, que les traversées se font plutôt à partir de mai, et qu'ils ne savent pas forcément quand les bateaux partent. Sur les pontons, il n'y a pas foule, les bateaux sont encore en hibernage, mais ce premier contact avec les capitaineries est un premier pas. La secrétaire de la capitainerie de Fréjus, par exemple, est emballée par notre projet et nous assure qu'elle nous tiendra au courant dès qu'elle saura quelque chose sur des traversées vers la Corse. Dans une autre capitainerie, on nous dit que nous devons chercher des voiliers de plus de 11 mètres. En partant de zéro, toute information est bonne à prendre !

On like Le Luc !
Le soir, nous rentrons sans encombre en sortant de Saint-Raphaël grâce à une comptable un poil superficielle puis rentrons au Luc avec un jeune gitan qui nous explique sa culture et les difficultés que cela entraîne dans une société où la sédentarité est la norme. Nous prenons l'apéritif chez Salomé, Laurent et sa fille Violette. "Li khaïm ! Ici on trinque dans toutes les langues !" nous dit-elle.
Le couple s'est rencontré "chez Amma", comme nos hôtes de Montélimar !
Nous ne le savons pas encore, mais nous allons rester chez eux quatre jours. Le temps de laisser passer le mauvais temps, et surtout, de s'attacher. Laurent profite de son arrêt maladie pour nous faire découvrir la grotte de la Sainte-Baume, sanctuaire en l'honneur de Marie-Madeleine, figure spirituelle qui lui apporte beaucoup. Le jour suivant, c'est Salomé, qui nous emmène au monastère orthodoxe Saint-Michel et sa basilique recouverte de fresques. Nous rencontrons même leurs amis et voisins, Servane et François, à qui nous offrons une bouteille de nectar des Baronnies ! Nous avançons aussi sur le contenu de notre conférence. Car les premières dates se rapprochent et malgré les apparences, le temps pour s'y pencher nous manque ! Enfin, nous passons les dernières vingt-quatre heures à s'acharner sur la planche de palet breton toute neuve que Laurent s'était commandé. Nous lançons une variante façon "palet d'intérieur" avec des couvertures autour. Car les palets sont en fonte. Et le carrelage n'aime pas ça. Enfin, deux éléments (trois si on compte la météo...) nous poussent à rester une journée de plus : Anouk n'a pas fini son histoire dessinée et co-réalisée avec Violette, et Pierre-Elie et Laurent veulent regarder le quart de finale retour de Marseille contre les allemands de Leipzig. Marseille se qualifie en l'emportant 5 à 2, Pierre-Elie saute partout à chaque but et fait un peu peur à Salomé et à Minette, la chatte. Oui, après six mois, nous vous disons tout chers lecteurs ! Même les secrets les plus fous.

Le Verdon à moitié plein , lui aussi.
Il fait beau, nous pouvons reprendre la route ! Laurent doit se rendre à Draguignan et nous profitons du trajet pour remonter un peu vers les gorges du Verdon. Pour une fois, nous avons un objectif et pas n'importe lequel ! Tout le monde nous en parle depuis avant notre départ et sur tout le voyage. Nous ne pouvons pas boucler notre tour de France sans découvrir ce parc naturel ! Nous quittons Laurent qui a du mal à retenir ses larmes et nous marchons vers la sortie, digérant cette rencontre bouleversante. Un trajet dans le coffre d'un 4x4 plus loin, et l'aventure reprend son "cours" au rythme des vitres baissées et des pouces tendus. A un rond-point, la direction Moustiers Sainte-Marie ne "prend" pas et l'on voit plusieurs voitures stoppeurs-friendly (qui sont-elles ? Mystère !) partir dans une autre direction. L'avantage du voyage sans itinéraire, c'est que nous ne restons pas longtemps à une sortie qui ne prend pas. 3 minutes plus tard, nous stoppons direction Riez, et nous voici dans la voiture d'un professeur de SVT en collège. Puis d'un négociant de spiritueux. Puis d'un jardinier, d'une mère de six enfants, Amélie, qui nous tire d'une longue attente à Quinson. Nous voici arrivés à... Moustiers Sainte-Marie, la direction que nous n'arrivions pas à prendre 3 heures plus tôt ! La dame qui nous dépose en haut du village nous prévient que c'est très touristique et que l'esprit n'est peut-être pas à l'accueil de voyageurs sans argent. Mais c'était ne pas connaître Aline qui s'arrête alors à notre hauteur.

Rando-passion ! Aline a 74ans et elle gambadait déjà dans les gorges du Verdon lorsqu'elle était petite ! Elle prend toujours les autostoppeurs, et nous montons entre Stig son chien, et la poubelle qu'elle avait oublié de déposer !
A peine venons-nous de lui expliquer notre voyage qu'elle nous invite chez elle. Mais avant, elle nous emmène voir la sortie des gorges et le lac Sainte-Croix qui n'a pas recouvré sa couleur verte depuis les dernières grosses pluies.
Aline est ravie, elle a du monde à la maison, elle a deux jeunes pour lui expliquer les bases de l'informatique et elle adore prendre l'apéritif, alors ses yeux pétillent autant que notre Nyonsaise lorsque nous sortons la bouteille !
Cette fille de viticulteur aime à répéter qu'elle doit sa forme au vin qu'elle boit très régulièrement. Et sa forme, nous avons l'occasion de la remarquer le lendemain, lorsque nous décidons ensemble d'aller randonner dans les gorges avec Pierre, un ami à elle. Ils ont décidé de faire l'Imbut, un sentier escarpé mais qui laisse présager des points de vue à la hauteur ! Finalement, le sentier vient à peine d'être réaménagé avec des rampes et des marches dans les rochers, nous le découvrons tous ensemble. Aline et Anouk rentrent en stop alors que Pierre et Pierre-Elie marchent pour retrouver la voiture. Nous nous retrouvons à la maison autour de l'apéritif et en compagnie du couple qui a pris les filles en stop, invité à venir partager ce moment. Le lendemain, nous découvrons Moustiers, peignons la vue depuis chez Pierre et Anouk enchaîne les leçons d'informatique. La grosse journée sera lundi, bien décidés à découvrir le sentier Blanc-Martel, passage incontournable des gorges du Verdon ! Nous partons tôt pour prendre le temps de lever la tête et profiter du paysage. Aline marche comme si elle en avait quarante ans de moins, et elle nous explique qu'elle reproche au parc naturel de mal communiquer sur ses actions et de ne pas gérer son budget "comme si c'était leurs propres sous". Avec Aline, nous débattons sur des sujets qui nous séparent, mais la rencontre entre voyageurs demeure réelle et nous la remercions chaleureusement de nous avoir ouvert ses portes aussi naturellement.